Conversation sur les tortues avec… Laurent Louis-Jean

Tropiques Midi  « Jean-Jacques Seymour reçoit »

Laurent Louis-Jean, un jeune chercheur qui vient de publier chez SCITEP Éditions un fascicule fort documenté et haut en couleur sur des espèces qu’il convient encore de protéger, j’ai parlé des tortues marines de la Caraïbe.


Laurent Louis-Jean, bonjour. Ce n’est pas un hasard si vous publiez ce livre sur les tortues marines de la Caraïbe car la tortue marine, on ne cesse de le répéter chez nous depuis plusieurs années, est un maillon principal de la chaîne alimentaire.

Effectivement. Aux Antilles, en tout cas aux Antilles françaises, la tortue marine fait partie du patrimoine de ce qu’on peut voir régulièrement sur nos plages, en mer et elle fait partie de la culture antillaise.

Elle fait partie de la culture antillaise mais, vous venez de le dire, elle fait partie de notre patrimoine. Combien sont tuées chaque année ? C’est peut-être pour cela que vous avez cet intérêt.

Cet intérêt il est grandissant car les tortues sont protégées, nous le savons, internationalement et –depuis la convention de Washington – tout à fait aux Antilles françaises. Depuis 1991 en Guadeloupe et depuis 1993 en Martinique. L’effort est grandissant car seulement une tortue sur mille devient adulte. L’un des plus gros prédateurs des tortues est l’homme, et c’est pour cela que avons souhaité faire ce livre. Nous voulons inciter à la protection de ces espèces, qui ont une place importante dans notre biodiversité.

Elles méritent protection, dites-vous, mais les gens continuent à tuer, continuent à braconner…

Le braconnage, du moins dans nos îles, aux Antilles françaises, Martinique et Guadeloupe, est quand même assez limité même s’il existe encore. Par ailleurs on a quand même beaucoup de mortalités qui peuvent être dites accidentelles par la pêche – les filets de pêche – donc c’est vrai que pas mal de tortues sont tuées chaque année. On essaie de mettre en place des choses, surtout au niveau de la fréquentation des plages, de la tranquillité, pour que leurs populations puissent avoir le temps de se restaurer .

Votre livre a pour titre Tortues marines de la Caraïbe. « Tortues » est au pluriel : il y a plusieurs espèces de tortues marines ?

Tout à fait. Nous avons, dans la Caraïbe, 5 espèces de tortues, donc la tortue imbriquée, la tortue verte, la tortue luth, la tortue caouanne et la tortue olivâtre. Plus précisément, en Martinique et en Guadeloupe nous voyons beaucoup plus la tortue luth, la tortue imbriquée et la tortue verte. Comme vous pouvez voir en ponte ou en alimentation, et les deux autres, la tortue caouanne et la tortue olivâtre sont des tortues juste de passage sur leur, on va dire couleur migratoire, mais qu’on peut voir de temps en temps au large.

On peut encore voir des pontes ? Ça fait plusieurs fois que vous le dites.

Oui bien sûr, il y a un réseau de tortues marines en Martinique assez actif qui fait des [00:03:03.21] sur les plages car nous avons de nombreuses pontes : de tortue luth et de tortues imbriquées, principalement, quelques pontes de vertes aussi. Donc la nuit vous pouvez facilement tomber sur une belle tortue femelle entrain de pondre.

Soyons didactiques, combien de fois pondent-elles chaque année, combien d’œufs à chaque fois ?

Une femelle va revenir4 à 5  fois sur la même plage au cours d’une même saison de ponte. Cela dépend des espèces et des femelles mais on peut dire qu’à chaque ponte elle dépose une bonne cinquantaine voire une bonne centaine d’œufs. Et plusieurs centaines de tortues viennent pondre sur nos plages.

Est-ce qu’une tortue revient pondre toujours au même endroit ou d’une année sur l’autre ?

Une tortue revient pondre en moyenne tous les deux ans et on dit qu’elle revient sur la plage de sa naissance : c’est un raccourci. En effet, elle revient effectivement sur la zone de sa naissance, mais pas forcément sur la même plage. Cela dit, il arrive effectivement que certaines reviennent au même endroit, et on peut les revoir deux ans ou quatre ans après exactement au même endroit. Mais en général, il s’agit plutôt d’une zone donc de plages assez proches ou parfois d’îles très proches.

J’imagine qu’à ce moment-là les associations sont hypermobilisées ?

Les associations sont généralement sur le terrain à cette époque. Certaines plages sont forcément plus surveillées que d’autre, ça dépend de la fréquentation des tortues, mais les associations locales sont très actives et font le suivi chaque année pour chaque période de ponte.

Est-ce qu’on a recensé également le nombre approximatif ? Quels sont les moyens à votre disposition ?

Il est très compliqué de recenser la totalité des tortues, parce que chaque année on en a de nouvelles qui arrivent. Mais un système de marquage permet de les suivre : avec des bagues que l’on accroche à leur nageoire avec un numéro d’identification. Quel que soit l’endroit où elles seront observées, le numéro de bague, permettra de savoir où elles ont été baguées et quand. Nous avons également les systèmes de pit, qui sont des émetteurs que l’on place sous la peau. Avec un lecteur, on pourra savoir où la tortue  a été pittée, etc. On utilise aussi les balises Argos comme pour les oiseaux qui permet le suivi par satellite en temps réel. Cela donne des informations sur les trajet de la tortue, son comportement, etc. Nous avons les moyens de pister les tortues de façon très précise et l’on essaye de les mettre en place progressivement avec les associations.

Et toutes les associations véritablement sont actives aux côtés des scientifiques pour suivre cette évolution ?

Et bien tout à fait, c’est vrai que les associations sont rattachées d’un côté effectivement au ministère de l’écologie durable et effectivement aux organismes scientifiques pour avoir effectivement un traitement des données de façon statistique pour avoir vraiment des chiffres très précis et si possible une évolution des effectifs, des choses comme ça, ce qui n’est pas forcément évident pour l’instant car le réseau est quand même assez jeune pour l’instant, mais nous travaillons tous en collaboration que ça soit chercheurs, bénévoles, associations, clubs de plongée, scientifiques, voilà c’est un grand réseau.

Vous-même, comment vous est venue cette passion ?

C’est d’abord une passion pour mon île. Ensuite ma formation de Master m’a menée à faire un stage  à l’ONCFS (l’Office national de la chasse de la faune sauvage) et depuis,  j’ai poursuivi dans cette voie.

On dit même que vous êtes l’un des seuls spécialistes à la Martinique – l’un des seuls ?

Non pas du tout, mais c’est vrai que parmi les locaux d’origine martiniquaise, il n’y a pas beaucoup de scientifiques, qui travaillent sur le sujet. Mais nous sommes quand même quelques spécialistes prêts à faire avancer les choses.

Vous nous avez dit tout à l’heure que le plus grand prédateur pour cette tortue marine était l’Homme, mais vous ne parlez pas de leurs maladies ou des blessures qu’elles peuvent avoir.

Oui les causes de mortalité sont variées. Il y a certaines maladies, comme la fibropapillomatose, qui semble assez répandue.  Mais bon, c’est une maladie donc un phénomène naturel. Les maladies ne représentent pas forcément une menace pour les tortues. Aujourd’hui, ce qui limite plutôt leur restauration c’est vraiment l’Homme. La majeure partie des problématiques liées à la préservation tortues sont liées à l’Homme.

Il s’agit par exemple de l’éclairage sur les plages, des dégradations des plages (donc de leurs habitats), des captures accidentelles dans les filets de pêche, des collisions avec les bateaux et autres choses. Mais effectivement, il reste quand même quelques causes naturelles. Notamment une grande prédation des nouveau-nés, depuis leur naissance jusqu’aux premiers stades de leur vie et aussi de la prédation aux stades juvéniles et subadultes.

Je raconte toujours que lorsque j’étais plus jeune, au lycée, on nous donnait tous les vendredis de la viande de tortue en ragoût… Est-ce qu’on trouve encore de la tortue sur les marchés locaux ?

Non c’est interdit… Donc effectivement on n’en trouve plus ni dans les restaurants, ni sur les marchés que ce sous forme de viande ou d’objets à base d’écaille. L’exploitation de toute partie de la tortue est interdite en France. Cela dit, la pêche et la consommation sont encore autorisées dans certaines îles de la région, comme Sainte-Lucie ou la Dominique. Mais en tout cas, en France, il est strictement interdit de déranger ou de toucher les tortues, de vendre ou d’échanger qui que ce soit qui les concerne.

Pourtant on leur prête certaines vertus, ce qui explique que quelques fois le braconnage… vous y faites un peu allusion, vous parlez d’esclavage et d’autres phénomènes culturels.

Les vertus, on en attribuait beaucoup à la tortue, notamment des vertus aphrodisiaques, ce qui en faisait un mets culinaire apprécié ou pour la confection de liqueurs. Ce sont des choses que l’on dit, un peu comme pour les cornes de rhinocéros, les ailerons de requins, etc., mais tout cela n’a jamais été vérifié… Cela dit, il est vrai que c’est une viande très protéinée, donc qui a pu être très appréciée pour cela. Mais ce sont des choses qui se perdent au fur et à mesure. Donc je ne dis pas que la tortue ne se mange plus en Martinique, mais c’est quelque chose qui ne devrait normalement plus exister .

Que risque-t-on si les douaniers rentraient dans un restaurant qui en servirait ?

C’est simple, les contrevenants risquent un an d’emprisonnement et jusqu’à 15 000 € d’amende, voire plus (cela peut monter jusqu’à 22 500 €, selon les organismes) et même la saisie, si c’est un pêcheur, du btaeu, du matériel…

Espèce protégée m’avez-vous dit, est-ce qu’on peut mesurer aujourd’hui qu’il y a quand même beaucoup plus de tortues marines en circulation, on va dire ça comme ça…

En effet il est dit que l’on voit plus de en plus de tortues en mer. Pour l’instant, sur les plages, on n’a pas vraiment le recul suffisant et pas suffisamment de données pour savoir si cela se répercute vraiment sur les pontes. Mais en tout cas en mer, les pêcheurs notamment, les plaisanciers disent qu’on en voit plus qu’avant. La réglementation semble faire son effet.

C’est la réglementation ou l’écosystème qui aurait changé ?

On pense que quand même c’est surtout la réglementation. Cela dit, on n’a pas forcément assez de recul pour le justifier. Ce qu’il faut quand même préciser, c’est que celles qu’on observe en mer sont souvent des juvéniles. Il n’y a donc pas encore vraiment d’augmentation des tortues adultes – ou très peu – sur les côtes des Antilles françaises. Cela montre qu’en tout cas l’effort de préservation et l’effort de protection sont à maintenir car les populations ne sont encore pas revenues à un état stable. Il faut vraiment attendre que le stock soit reconstitué au maximum donc d’observer autant de juvéniles et de subadultes que d’individus adultes. Ce n’est pas le cas pour l’instant.

Parmi toutes les espèces que vous avez citées tout à l’heure, est-ce qu’il y en a qui sont plus menacées que d’autres ?

Les effectifs de la tortue luth sont assez réduits par rapport à d’autres zones très connues comme la Guyane ou les côtes africaines. Là-bas, on en observe des dizaines, voire des centaines par nuit. Chez nous, on en voit au maximum une deux ou trois par nuit ou 3. Mais c’est une espèce, comme la tortue imbriquée, qui ne pond pas énormément sur nos plages. En revanche, un gros effort pourrait être fait sur la tortue verte, car c’est une espèce qui pondait fréquemment en Martinique. Il y a eu toute une période où on n’a plus recensé aucune ponte, très certainement à cause de la surexploitation des adultes femelles. On a recommencé en 2006 à revoir quelques traces, mais jusqu’à maintenant aucune ponte de tortue verte n’a été observée directement. On en conclut qu’il y a peut-être une ou deux tortues vertes qui reviennent pondre chaque année.

Qu’est-ce que vous attendez d’une telle publication ?

Que le message passe, la sensibilisation… Pour les populations locales, afin que chacun prenne conscience que c’est un animal qui fait partie du patrimoine et qui est nécessaire et utile. Pour les touristes aussi, qui doivent connaître les gestes responsables, et qu’ils puissent comprennent que c’est un animal à respecter et à préserver.

Merci, Laurent Louis-Jean, d’avoir été avec nous.

Tortues marines de la Caraïbe, SCITEP Éditions