Conversation sur le poisson-lion avec… Éric Rolland

Tropiques Midi – Jean Jacques Seymour reçoit :


Bonjour Éric. Merci d’être avec nous. C’est le premier ouvrage, on peut le dire, qui paraît en français sur le poisson-lion et j’ai envie de dire « il était temps » !

Oui, j’ai été très satisfait de faire cet ouvrage parce que dès lors que je me suis passionné pour le sujet du poisson-lion – on expliquera tout à l’heure pourquoi – j’ai constaté que tout ce qui était publié était surtout une production scientifique d’origine le plus souvent américaine. J’ai eu moi-même quelques difficultés à compiler tout cela et c’est pour ça que j’ai voulu faire cet ouvrage en français. Il s’adresse au grand public, parce que c’est vraiment un sujet sur lequel il y a besoin de communiquer.

Alors on va communiquer justement : poisson-lion, rascasse volante, en République Dominicaine on l’appelle le « poisson du diable ». D’où vient ce poisson qui était inconnu dans nos eaux, en tout cas en Guadeloupe et en Martinique, jusqu’à maintenant ? Comment a-t-il été introduit ?

Alors… C’est un poisson qui vit naturellement dans l’océan Indien et l’océan Pacifique. Mais comme il est magnifiquement beau, il a fait l’objet d’un commerce florissant pour l’aquariophilie. Il est donc arrivé dans les eaux de l’Atlantique au large de la Floride et son premier signalement date de 1985. Il s’agit probablement d’un lâché d’aquarium : l’hypothèse la plus commune c’est qu’un aquariophile aura pris en grippe son poisson-lion, soit parce qu’il se sera piqué à l’occasion d’une manipulation lors d’un nettoyage d’aquarium, soit parce qu’il en aura eu assez de le voir tout manger dans son aquarium et pensant bien faire, il lui a rendu sa liberté, en déclenchant une catastrophe.

Il y a plusieurs thèses autour de ça, on dit même qu’un aquarium a été détruit en Floride lors d’un cyclone…

C’est exact. Le cyclone Andrews, en 1992, a détruit un aquarium en Floride. Celui-ci était à proximité de la mer et la vague aurait emporté avec elle les poissons-lions qui se trouvaient dans les bacs à ce moment-là. Mais comme cet événement date de 1992 et que les premiers signalements documentés remontent à 1985 – voir pour certains, officieux, encore plus tôt – on peut dire que l’origine de l’invasion elle est multiple. Mais et de toute façon c’est bien une question d’aquarium.

Vous avez prononcé un mot qui m’interpelle, « invasion ».

En effet. Le poisson-lion est ce que l’on appelle une espèce exotique envahissante (EEE). Le fait que l’espèce soit exotique ne serait pas grave en soi si elle vivait sa petite vie toute seule, dans un territoire qui n’est pas le sien sans causer de dommages autour d’elle. Le problème de cette espèce est qu’elle est envahissante, c’est-à-dire qu’elle a trouvé dans le milieu caribéen des conditions de température, de nourriture et de développement qui font qu’elle a une prolificité phénoménale. C’est son mode de reproduction qui lui a permis de coloniser en trente ans tout le bassin caribéen, depuis le nord de l’état de New York jusqu’à Trinidad et Tobago.

J’ai vu un chiffre qui est effrayant : 30 000 œufs pondus tous les 4 jours par les femelles… Elles sont méchamment prolifiques !

Ça, vous pouvez le dire. Effectivement c’est le chiffre qui circule le plus fréquemment, les poissons-lionnes ont cette capacité de se reproduire tous les 4 jours, mais c’est pire que ce que vous imaginez. C’est toute l’année et c’est également très tôt dans leur vie de femelle, c’est-à-dire que dès un an d’existence, elles sont déjà capables de se reproduire, ce qui n’est pas le cas des autres poissons de récif. Donc toutes ces qualités reproductives cumulées font que, même si la mortalité des œufs est énorme, c’est un poisson qui se développe à une vitesse fulgurante. C’est un petit tsunami sur la biodiversité.

De la Floride jusqu’aux Antilles elles circulent comment ? Elles se laissent porter par les courants ?

Le poisson lui-même n’est pas très mobile, il vit sur son territoire de chasse, il fait le vide autour de lui mais il ne se déplace pas beaucoup. En revanche, quand il pond ses œufs, ceux-ci sont enveloppés dans une sorte de mucus répulsif qui les protège au début. Ils sont emportés au gré des courants et des vents à la surface de la mer, dans le sens du courant ou du clapot, et ils se dispersent progressivement pendant toute la période larvaire. Avant de devenir une véritable larve il y a toute une période [00:04:49.24]. Et dès que le poisson devient une larve, il colonise le récif qui se trouve à proximité, c’est-à-dire qu’il descend, il s’abrite et se met à l’affût. Et il commence son travail dévastateur puisqu’il se met à manger tout ce qui se présente devant et qui est à sa taille : petits crabes, petites langoustes, bébés-crevettes, alevins d’autres espèces…

Oui, d’ailleurs vous le dites, c’est un prédateur absolument incroyable.

Oui. Comme c’est un poisson à croissance rapide, il mange beaucoup pour assurer cette croissance. Il mange toute la journée, il mange de tout, et tout ce qui se présente devant lui. En faisant ça, non seulement il prélève beaucoup d’animaux sur le récif qui l’entoure, mais de plus il empêche ces espèces de se reproduire puisqu’il les mange le plus souvent quand elles sont encore petites, c’est-à-dire au stade juvénile . Il prive également les prédateurs naturels de leurs proies. Donc il a un effet domino phénoménal sur toute cette masse de biodiversité récifale. L’impact est important, car quand il cible les juvéniles des poissons-perroquets, par exemple, qui sont des poissons qui nettoient les coraux, ils portent préjudice aux coraux eux-mêmes. En effet, les algues qui poussent sur les coraux seront moins nettoyées et les coraux plus sujets à mourir ou à maladie.

Dites-moi, c’est une menace redoutable pour la biodiversité…

C’est une menace redoutable qui est identifiée mais qui n’est malheureusement pas perceptible aujourd’hui parce que ça se passe sous l’eau.

Pourquoi pas perceptible ? Oui, parce que ça se passe sous l’eau…

Le grand public ne se doute pas de ce qu’il se passe sous l’eau. Quand il voit la mer bleue en surface il ne sait pas qu’il se mène dessous un véritable combat entre toutes ces espèces…

Oui mais on commence à le savoir avec des hommes comme vous, des plongeurs, des pêcheurs…

Oui, je suis bien content que cela commence à se savoir, mais ce n’est pas encore assez. Il faudrait que chacun apporte sa contribution en s’intéressant au sujet, en ayant un peu plus peur de ce poisson exotique. Pour moi il est plus fascinant que terrifiant et, comme tout le monde commence à le savoir, c’est aussi un poisson qui se mange.

Plus fascinant que terrifiant, dites-vous, mais ce que vous nous racontez là est terrifiant pour la biodiversité !

C’est terrifiant, oui, mais c’est l’histoire des espèces. Ce n’est pas la première espèce exotique qui envahit un milieu, et il est certain que la nature trouvera au fil du temps un mode d’adaptation à ce phénomène. Le rôle de l’homme dans tout ça c’est de réparer son erreur puisque c’est lui qui a introduit ce poisson dans l’Atlantique. Donc qu’il essaie de freiner son expansion pour laisser le temps à la nature de s’adapter et s’organiser pour que le dommage à la biodiversité soit réduit au minimum.

Est-ce que l’on peut aujourd’hui contrôler ces populations ? On dit que le seul prédateur connu aujourd’hui c’est l’Homme.

Exact. C’est un poisson qui n’a pas de prédateur naturel. On sait que les mérous, les murènes, les barracudas et les requins sont susceptibles de l’attaquer.

J’ai lu un témoignage d’un plongeur qui dit « J’ai vu une murène avaler un poisson-lion » c’est possible ça ?

C’est possible, mais c’est incomplet. Il aurait fallu que le plongeur dise également si le poisson-lion avait été déjà chassé, blessé et offert à la murène pour essayer de l’inciter à le manger ou si elle l’a attaqué d’elle-même. C’est probablement la première hypothèse qui est la bonne. Rares sont les cas certifiés d’attaque de poissons-lions vivants par des prédateurs naturels des Caraïbes. Tout ça pour vous dire qu’il y a des prédateurs potentiels aux Caraïbes mais qu’aujourd’hui il ne faut pas compter sur eux pour agir efficacement, le seul prédateur efficace c’est l’Homme.

On parle de la Guadeloupe et de la Martinique mais il faudrait parler de la Caraïbe voir de la Grande Caraïbe pour lutter contre ce prédateur qui est envahissant, on l’a vu, il faut une action concertée.

Absolument, et on en est loin. J’ai découvert au cours de mes recherches qu’il y a une quantité d’acteurs en charge de ce sujet. Vous avez des acteurs de rang international, c’est-à-dire que les États-Unis, le Mexique et les Nations-Unies elles-mêmes, au nom de tous les autres états, se sont regroupés au sein d’un Comité qui s’appelle le Comité Régional Poisson-Lion en français [en anglais] et qui s’adjoint également les avis d’experts internationaux. Ce Comité a pour objectif d’étiqueter des bonnes pratiques sur l’organisation de la lutte contre l’invasion du poisson-lion. En Guadeloupe et en Martinique, les organismes en charge de cette lutte sont les directions de l’aménagement de l’équipement et de l’aménagement du logement, les DEAL. Elles sont relayées sur le terrain par les organismes gestionnaires que sont les réserves et aussi le monde associatif. Il y a beaucoup de gens qui commencent à œuvrer dans ce sens-là mais il faut vraiment l’adhésion de la population.

Revenons un peu à la Guadeloupe et à la Martinique, est-ce qu’il y a des zones qui sont beaucoup plus infestées que d’autres par exemple ?

Alors là, je vais vous apporter mon témoignage de chasseur. Il est clair que les zones où il y a du récif sont plus infestées que celles où il y a des étendues de sable parce que le poisson-lion a besoin malgré tout de l’environnement du récif : c’est là qu’il va trouver ses proies.

Par exemple on disait que du côté de Schœlcher en Martinique…

En Martinique, toute la côte sous le vent [ouest ndlr] est infestée, mais il ne faut pas en déduire pour autant qu’il n’y a pas autant de poissons-lions du côté Atlantique. Ce sont des zones moins faciles à pêcher ou à plonger et donc on n’y va pas. Mais ne vous faites pas d’illusions, le poisson est là. C’est comme en Guadeloupe : il y en a sur toute la côte. Le croissant Bananier, où on va plus pêcher parce que c’est interdit à cause de la chlordécone, mais aussi parce qu’il est exposé au vent, est rempli de poissons-lions.

Vous venez de prononcer le mot chlordécone… C’est un poisson vorace, c’est un poisson qui est bon à manger, mais ce poisson est-il vraiment comestible parce qu’on dit « Faites attention à la chlordécone ».

Alors il faut absolument lever une ambiguïté sur ce point. Ce poisson est parfaitement comestible et c’est en plus un des meilleurs poissons que vous puissiez trouver. Le fait qu’il soit susceptible dans certains cas d’être contaminé par la ciguatera ou la chlordécone est indépendant de l’espèce. S’il n’est pas comestible, c’est parce qu’il aura été trouvé dans une zone à ciguatera ou chlordécone. Mais ça n’a rien à voir avec son caractère de poisson-lion. Il suffit de manger du poisson qui vient de zones de pêche autorisées.

Donc, c’est un animal vorace on l’a vu, c’est un prédateur absolu et un envahisseur impitoyable, qui n’a qu’un point faible, son goût excellent. Vous m’avez livré quelques recettes qui me font saliver…

Je suis effectivement un peu gourmet et l’intérêt que j’ai eu pour ce poisson au-delà du fait que ça me permettait de chasser autre chose que les espèces que je chassais traditionnellement, c’est qu’à l’arrivée vous faites des heureux. C’est un poisson facile à travailler, dès lors que vous l’avez débarrassé de ses épines. Il ne faut pas s’en faire un monde, pour les enlever il faut être simplement un peu prudent et adroit. Vous avez un poisson qui est magnifique à travailler, les filets se lèvent sans pratiquement aucune arête, la cuisson est extrêmement rapide, vous pouvez le préparer et le manger en toute sauce. Par les recettes traditionnelles, ou vous pouvez laisser libre court à votre créativité. Il peut se manger cru, en carpaccio, en tartare, et c’est toujours un plaisir.

Et même en brochettes ! Vous nous avez apporté ici des arêtes et j’ai vu que des restaurateurs fabriquaient des brochettes avec ces arêtes.

Oui c’est une astuce de présentation qui a le mérite de stimuler l’imaginaire des gens et de les intéresser d’avantage. Il y a deux façons de faire les piques, soit vous les nettoyez, soit vous les faites frire avec leur peau, et ils sont encore plus jolis.

En tout cas ce livre est intéressant dans la mesure où il donne une information scientifique, populaire (accessible au public), et aussi des recettes, ce qui est agréable. Dites-moi, comment transformer en opportunité finalement des millions de poissons-lions qui sont présents dans les eaux de la Caraïbe ?

Je pense qu’il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur avec cette fatalité. On ne pourra pas l’éliminer puisque l’éradication du poisson-lion est désormais une vue de l’esprit. Il faut s’organiser, et pour s’organiser, il faut transformer cette menace en opportunité. On voit aux États-Unis des business qui démarrent sur le poisson-lion, vous avez des gens qui font des conférences, vous en avez qui vendent du matériel de chasse, vous avez des artistes qui donnent libre cours à leur inspiration, vous avez des gadgets, des coques de téléphones, des figurines dans les aquariums… Enfin comme c’est un poisson qui est magnifique et qui est stimulant pour l’imaginaire, faites confiance vous aurez toujours des gens pour trouver le moyen de le valoriser autrement que par l’alimentation.

Poisson-lion chez SCITEP Éditions, et c’est signé Éric Rolland, merci d’avoir été avec nous.